mardi 1 juin 2010

De l'importance de voir

Nicoz Balboa, nicozbalboa.com

Tu as taillé un tiroir dans le tronc de l'arbre pour y cacher ton secret.
Viens, approche toi de mon arbre, découvre le tiroir qui s'y trouve déjà mais que je n'ai jamais ouvert - moi-même - et ouvrons-le ensemble. Regardons son contenu. Nous y trouverons une créature aussi anormale que ces lapins aux yeux rouges: mon enfant. Ne revêtons aucune blouse, ne portons ni bonnet ni gants, ne nous protégeons pas. Je t'emprunte juste ton masque.


---


La dernière image de ma grossesse, ma maternité - 1 (avant le jour zéro qui a duré des mois), c'est sur la table d'opération. Je suis assise, jambes allongées, et il fait vraiment froid, je n'aurais pas cru que j'aurais froid à la naissance. Je rondis mon dos, je répète dans ma tête "Tu es un chat, fais le dos rond, tu es un chat, fais le dos rond", comme il m'a été suggéré. Je sens une piqûre, je me dis "Reste calme, si tu restes calme, tout ira bien, tu ne seras pas paraplégique". Paraplégique je le suis malgré tout devenue, immédiatement, mais c'était pour le temps de l'opération, et l'anesthésiste avait bien fait son boulot et j'ai rapidement retrouvé l'usage de mes deux jambes. Je parviens à m'allonger alors que mes jambes s'immobilisent déjà. On retire mon tablier et je suis nue sur la table. L'anesthésiste derrière moi, deux sage-femmes, Gina et Sandy, une Canadienne qui effectue un séjour ici. Elles m'attachent les mains, elles parlent de je ne sais quoi qui les fait rigoler, et pour que je rigole aussi, elles m'expliquent l'histoire. Puis, elles badigeonnent tout mon ventre et mon pubis d'iso-bétadine. Je n'oublierai pas cette dernière image: une montagne couleur caramel, luisante sous la lampe, et en-dessous, comme si la terre se soulevait, tu bouges, je te vois et je te sens frapper contre ma peau. C'est si agréable, et c'est la dernière fois. Je n'ai pas pensé que peut-être tu avais quelque chose à me dire.

Les sage-femmes tendent le champ opératoire, un drap qui délimite la zone où interviendra plus tard le médecin. Surtout, ce drap m'empêche de voir. Voir la sortie, la naissance, cet instant qui relie le passé de mon ventre et l'avenir d'une famille. On a beau savoir comment naissent "les bébés", on ne peut pas louper cet instant, la sortie de SON enfant. Si on ne le voit pas (je crois que, par précaution, je devrais dire: si on ne le sent pas; tant de femmes n'ont rien vu mais tout senti, mais dans mon cas, juste les yeux auraient pu agir, s'approprier quoique ce soit, car je ne sentais rien et ne disposais pas de mes mains) - si on ne le voit pas, on ne parvient pas à relier les deux bouts, l'avant et l'après. Entre les deux, il y a un blanc. Le continuum est interrompu. (Je dis "on", ça veut dire "je" et toutes celles qui peuvent ressentir comme moi.)

Je repense à ce que j'avais demandé à ma gynécologue quelques semaines plus tôt: est-ce qu'on pourra ne pas mettre de champ opératoire? Et elle avait hésité, puis avait répondu non. Je n'ai pas insisté.

Quand tout est prêt (sauf moi, mais je ne le sais pas), le chirurgien arrive. Il me salue, comment ça va, en enfilant sa blouse, son bonnet, ses gants. Je tourne le visage vers le côté et mon regard croise celui de mon homme, debout dans l'embrasure de la porte. Son regard est comment? Calme. Mais à la merci, autant que moi, sans force. Il a l'air anesthésié. Non, je crois qu'il ne pourra pas me soutenir, et puis il est trop loin. Tiens, sa chemise est verte, vert salle d'opération, c'est mal choisi. On la prise parce qu'on nous a dit: prévoyez une chemise que vous pourrez salir pour prendre le bébé en peau-à-peau pendant qu'on recoud la maman. On y va, dit le chirurgien.

Gina se penche vers moi, elle s'accroupit et son visage, tout contre le mien, est vraiment doux, bienveillant. Elle me dit ce qui va se passer, elle me le dit tout bas, presque en chuchotant. Je dis "ça va".

Une odeur de roussi attire mon attention, étrange dans une pièce si froide. Je lève les yeux et je vois de la fumée s'élever au-dessus du champ. Dans ma tête j'entends le mot bistouri.

(http://www.cesarean-art.com/ le site n'est plus consultable)

et je comprends que l'opération a commencé.

Gina se baisse de nouveau et me dit qu'on va appuyer très fort sur mon thorax parce que le bébé est encore haut.
Ils sont deux à appuyer. C'est bizarre comme sensation, ça ne me fait pas mal, mais je suis toute secouée. De toute manière JE SUIS TOUTE SECOUÉE: le produit anesthésiant est puissant et je me sens toute raplapla, faible, fatiguée.

Je regarde la lampe d'opération au-dessus de moi. Une amie qui avait été césarisée quelques mois plus tôt m'avait dit qu'elle avait réussi à voir
la sortie
dans le reflet du boîtier de la lampe. Mais je ne vois rien, et puis cette lumière me gêne.

Je suis encore tout au début de l'opération, je suis déjà à la fin. Les récits d'accouchement par césarienne programmée sont courts. Soudain, le chirurgien soulève le secret dans mon ventre au-dessus du drap et le tient en l'air, au-dessus de ma tête. "Alors, c'est quoi?" Perplexe de ce qui vient de se produire (oui, ma chère, tu es allée à l'hôpital pour accoucher), je lève les yeux, je cligne des yeux. Qu'est-ce que c'est? Je ne réponds pas tout de suite. Le secret est toujours au-dessus de moi. Qu'est-ce que je vois? Ce sont des testicules, ça? Ou bien quand même une vulve? Je ne veux pas me tromper, j'aurais honte. D'une voix faible je réponds: "Euh ... un garçon???" "Bravo!"

Il redescend le garçon de son côté. Je ne pense à rien, peut-être juste "Voilà. Il est là." Pendant que je ne pense à rien, on clampe et coupe son cordon.

Gina prend le garçon dans ses bras et me le montre. Je me dis: elle ne fait que me le montrer. Donc je dis juste "Bienvenue" à mon bébé et je lui donne son prénom. Mais Gina reste et me dit que je peux encore le regarder.

Le regarder. Il ressemble à ce qu'on m'avait dit qu'il ressemblerait. Il n'est pas normal. Je regarde mais j'évite son anomalie, sans réussir. Je l'embrasse.

Je n'ai pas parlé français à mon garçon, je lui ai parlé dans ma langue. Alors un miracle se produit, quelque chose de tout à fait inattendu et qui est ce que j'aime dans mon récit. Gina s'est mise à nous parler dans notre langue. Comme ça, sans s'étonner, sans demander, sa prochaine phrase n'était plus en français. Auprès d'elle, je me sentais un peu chez moi. Elle est venue confirmer que dans cette salle hostile, une bulle s'était créée, une bulle de langue et qu'elle ne pouvait l'ignorer.

C'est aussi Gina qui m'a assistée pour la première tétée, j'étais tellement maladroite, le bébé aussi d'ailleurs. Elle est venue nous rendre visite en chambre, de nouveau elle s'accroupissait et me regardait par en-bas. Je lui parlais de mes difficultés, elle ne me disait pas "Attention!", elle me disait "Moi pareil". Plus tard, bien plus tard, je suis retournée au bloc d'accouchement lui rendre visite et lui montrer mon enfant, son évolution.

Après, j'ai lu que la maman pouvait prendre une part active dans sa césarienne.
Qu'on pouvait attendre que le travail démarre pour avoir la satisfaction d'avoir aidé son enfant à descendre, à entamer le chemin vers la sortie.
Qu'on pouvait accompagner son enfant pendant l'opération, en lui parlant.
Qu'on pouvait demander à garder l'enfant sur soi pendant que l'on nous recousait.
J'ai lu qu'en Australie, on avait permis à des mamans à sortir elles-mêmes le bébé de leur ventre ouvert.
J'ai eu tellement de regrets.
De ne pas m'être assez informée avant.
De ne pas avoir compris que lorsque ma gynécologue me disait "Si vous arrivez à la maternité quand le travail a déjà commencé, c'est encore bon", c'était une porte vers plus de liberté. Moi, je suis allée voir la personne qui remplaçait ma gynécologue pendant les vacances et j'ai pris rendez-vous. On m'a demandé "Quel jour vous convient?", j'ai dit "Ben, je ne sais pas. Quand ça vous arrange." "Le 14, à 10 h?" "Oui."

Quand je me rappelle tout ça, j'ai du mal à croire que oui, j'étais une adulte. Quand je revis ce qui s'est passé, je ne vois qu'une petite fille, ignorante et impuissante, pleine de souhaits mais qui n'en exprime aucun, qui les sacrifie par peur, peur de la mort et peur de déplaire.

Ai-je besoin de raconter les premiers mois? Que je ne parvenais pas à mobiliser mes énergies pour m'occuper de lui? Que j'avais besoin de m'écarter de lui? Que nous pleurions beaucoup, tous les deux?
J'étais remplie d'anesthésiant, c'est sûr. Je n'ai pas vu que le bébé qu'on posait contre mon sein venait de mon corps. Moi qui voulait utiliser mes mains ... Je n'ai pas dit un mot pendant la naissance. D'autres hurlent, mais nous, mon homme et moi, nous n'avons pas ouvert la bouche, même après nous n'avons presque rien dit.


---


Exactement trois semaines plus tard, notre fils a été opéré et on lui a retiré la tumeur qui l'empêchait de voir, lui aussi! Il ne s'est réveillé qu'en fin de journée. Je n'oublie pas son nouveau regard. Dans la chambre où nous étions seuls, son papa dormait dans un fauteuil, j'étais assise à la fenêtre, lui était dans son lit et regardait les lumières, les murs, le ciel, sans se lasser, sans rien demander, il gardait les yeux ouverts et regardait, regardait ...


---


Le cadeau que mon mari m'a offert à l'occasion de cette naissance, c'est un collier avec un pendentif, et au milieu du pendentif, il y a deux grosses perles. Nous aimons dire qu'elles représentent ses yeux.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire